Vers et trouvère des sables

 

Ils sont apparus, innombrables,
Petits tortillons misérables,
Vils entrelacs d’eau et de sable,
Du monde, part si négligeable.

La mer pour un temps retirée,
Par ces vers nouveaux atttirées,
Offre à mes pensées inspirées,
Le jeu de rimes désirées.

De mes pieds mesurés l’avance
Par une insigne préférence,
A certains donnera la chance
D’une poétique ordonnance.

D’un grain peut bien naître l’esprit
D’un rien se fera, sans mépris,
Au moment suspendu, surpris,
Poème de nature épris.

Mais de la marée revenant,
La vague à rien ne comprenant
Monte réduire maintenant
La grâce éphémère, à néant.

 

Poussiéreux portrait

 

Sur deux murs, alignés en sage théorie,
La foule des portraits borde la galerie.
Etrangers inconnus frôlés distraitement,
Ils défilent à ma vue indistinctement.

Au passage cependant, l’un d’eux m’interpelle,
Belle femme anonyme faite de pastel.
Mais qu’est-ce donc cela qui la rend si présente ?
Fraîche, délicate, là, palpable, vivante.

Elle frémit sous une lumière subtile
Et les grains de matière au velouté fragile
Deviennent grain, sensuel, de peau minérale;
Palpitation! presque! séduisante, immorale.

Illusion des sens ainsi celle de l’esprit
Qui pour réalité l’apparence auront pris !
Tout comme de la vie le miracle éphémère
Ce visage vécu reviendra à la terre.

Tu n’étais que poussière et tu restes poussière,
Pour n’être que bientôt autre chose que poussière !
Poussière de couleurs, amalgame gracieux,
De la poudre, rien de plus, de la poudre aux yeux.

 

Le blanc de l’œil, le blanc du tableau

 

 

Il est un drap de lin recouvert d’un apprêt
Sur un cadre tendu, anxieux de son après.
Un chevalet le porte où il attend son heure,
Moment venu de son bon ou de son malheur.

Quand se pose alors cette parcelle d’image
Que les soies d’un pinceau laissent comme héritage
De sensations secrètes partie indicible,
Se joue, avec d’autres, la magie du visible.

Couleurs de la terre ou transparences de l’air,
Nuances d’eau, éclats de feu, ou bien de chair,
Les touches adviennent selon leur caractère
Pour vêtir ce fond nu et vierge qui espère.

La toile blanchie s’offre impatiente et docile
A la caresse exquise d’une brosse habile
Pour ramener enfin au regard confondu
Cette présence, de ce que l’on sait perdu.

 

Mélancolie

 

 

Je ne l’ai invitée, gracieuse demoiselle,
Celle qui vint à moi, en moi, au premier jour,
Prendre de mon être cette part essentielle
Qu’elle savait alors posséder pour toujours.

Usant de ce regard qui mon esprit confond
Elle a, de son lointain, figé tout avenir.
Saisis par ses yeux d’eau, transparents et profonds
Se sont noyés mes vœux, autant mon devenir.

Sache, m’a-t-elle dit, que toute joie de vivre
N’est que brasier fugace à l’éclat éphémère,
Devenu bientôt, si je manquais à la suivre,
Souvenir consumé et cendre de la terre.

Mais du fil des heures vient l’attente des jours,
De l’empreinte des jours vient l’usure des ans.
La lueur d’un ailleurs est celle d’un secours,
Comme ultime promesse d’un vide apaisant.

Faire de l’absolu un déni d’espérance,
Arguer d’élans du cœur seulement présumés.
C’est bien là jouer d’une insondable attirance
Pour me convaincre que nous nous sommes aimés

Mais que m’auras-tu donc offert Mélancolie ?
Sinon la douceur de ta beauté vénéneuse,
Et ce calme trompeur aux accents de folie,
Toi pour qui l’impensable est une vie heureuse.

 

Vis, la vie (Pas de vis pas de vie)

 

Gris et froid, vil objet à l’éclat terne, impur,
Sous cette robe pourtant l’âme est droite et dure.
Au sein de ses semblables, dans la multitude,
Elle n’est que masse, informe, inutile et rude

Ce n’est qu’au sortir de sa boîte que, changée,
Maintenant unique, la vis est engagée.
De sa pointe acérée pénétrant l’inconnu,
Elle ne déviera plus, tant qu’au but parvenue.

Être, nouveau, dans le bois de la destinée,
Vers son cœur transperce la surface veinée.
Alors, pour le temps en marche un pas est un jour.
Un pas de la vie est au pas de vis un tour.

Liant au passage des pièces étrangères,
Retenant les morceaux d’aujourd’hui et d’hier,
Au fil de son avance elle a pu assembler
Ce qu’à une personne, peut bien ressembler.

Elle aura pris ce temps, aura su insister,
Forcer l’adversité, aux excès résister,
La tête arrachée par la torsion implacable,
Les filets ébréchés, usure inexorable.

La voilà à présent immobile et fragile,
Entièrement rongée, oxydée et débile,
Dans une réalité elle aussi friable
Où plus rien n’est certain, encore moins durable.

D’elle, on ne peut exiger plus longtemps l’effort.
Fiable, elle a jusqu’au bout maintenu ce corps.
Elle attend, certaine de ses tout derniers jours,
L’entame fatale de ce tout dernier tour.

 

Toi mon ombre

 

Depuis maintenant bien longtemps on se connaît,
Toi qui te laisses adopter sitôt que l’on naît.
J’ai joué de ta forme et tes chinoiseries
En m’amusant, étonné, de leurs tromperies.

Puis, tout comme moi tu es devenue bipède.
Glissant, à me côtés, me suis ou me précèdes,
Ne choisis pas du chemin la partie facile,
Reniant ta forme au gré des rencontres hostiles.

Escaladant des murs et sautant des fossés,
Absorbant les cailloux soit par eux embossée,
Tu restes, comprimée, étirée, parfois frêle,
Attachée à mes pas, ma compagne fidèle.

Je ne t’ai connu que des sœurs mais pas de double,
Des cousines floues aussi et d’autres bien troubles.
De la clarté, ta force vient de ton contraire,
Ta franchise n’existe que de source claire.

De ce corps que tu suis, confirmant la présence,
Tu n’existes cependant qu’à cause d’absence.
De la lumière qu’il te prend, es, en échange.
Vivante, dans ce pacte, à sens unique, étrange.

De l’aube blafarde et de ses brumes, tu n’aimes
Ni la timidité ni la faiblesse blême.
Et le grand jour seul permettra que tu surviennes.
Si ta vie y ressemble, elle n’est pas la mienne

Quant lassée de lumière, tu fonds dans la nuit,
Te retrouves-tu ou est-ce là que tu fuis ?
M’as-tu alors quitté ou rejoint ma part sombre ?
Si proche étrangère, qui donc es-tu, mon ombre ?

 

Arrestation

 

Il fut un temps où je croyais au temps
Que j’attendais, et redoutais autant.
Epargné, coupé, compté, mesuré,
Naïf, j’espérais bien, me l’assurer.

Que n’ai-je eu, l’indispensable défiance,
Plus tôt, comme rappel pour la conscience,
De temps en temps, sinon de temps à autre.
A cette folle illusion qui est nôtre.

J’ai cru le tromper et voulus ruser,
De contretemps, souvent j’ai abusé.
Détourné les yeux du cadran d’émail,
Du trot de l’aiguille espéré la faille.

Mais de la montre, le temps lui, se moque,
Rit des heures de la pauvre breloque,
De son battement mécanique et sûr,
Cliquetis dérisoire qui rassure.

Indifférent aux espoirs, aux attentes,
Sûr de lui, de son avance insolente,
La vie épuise à la course sans fin,
Ou laisse victoire au gagnant défunt.

Fort d’avoir pris le destin en otage,
Joué pour tous, sur les ans et les âges.
Il prétend au présent. Déni de fuite,
La tromperie ne peut rester sans suite.

C’est donc lui seul qu’il faudrait arrêter
Si l’on ne veut toujours « avoir été »,
Ce compteur impitoyable et pressé,
Le coupable du crime de passer.

 

Naissent les étoiles

 

D’une rue passante, d’un café, la terrasse.
Chaque soir s’abandonne, ici, ma tête lasse,
Dans un tourbillon nostalgique mordoré
Mon front s’élève, d’une fièvre dévoré.

Il monte dans ma nuit rechercher ces étoiles,
Dans l’infini tendu de cette sombre toile,
Eclats des regards, de ceux à peine croisés,
Promesses de lumières à jamais rêvées.

Car bien que fugitives, tout juste entrevues !
Celles dont les beaux yeux une fois aperçus,
Ont fait naître en mon cœur tant de trouble et d’émoi !
Sitôt me laissant à mon soudain désarroi.

Nues je les ai pensées, alanguies et pures,
De leur charme, de leur pouvoir, tellement sûres,
Les lignes de marbre à la perfection hellène,
Qui, l’œil dompté, à la beauté l’esprit amènent.

Le temps s’est écoulé pour ma chaise rouillée,
N’est-ce là qu’une brume ou ma vision brouillée
Qui gomme de la rue ce reflet trop pressé,
Que j’y cherchais, avide, avant qu’il fut passé ?

Entre battement de cil et battement d’aile,
Femmes si peu connues mais ô combien fidèles,
Compagnes scintillantes des foules stellaires,
Baignez de vos lueurs mon âme solitaire.

 

Mal de mer, mal d’aimer

 

Sans rebord, sans rivage,
Juste ourlée de nuages,
Elle noie l’horizon,
Egare la vision.

La couleur séduisante,
L’impression scintillante,
Du ciel, de sa lueur,
N’est que rejet flatteur.

Sous ce bel artifice,
Insoupçonnés surgissent
Des ondes monstrueuses,
Des vallées ténébreuses,

Des embruns, des écumes
Et des nuées qui fument.
Les courants se bousculent
Et les crêtes basculent.

C’est une mer immense,
Insondable puissance,
Qu’en moi je sens gonfler
Et ne sais refouler.

Elle est, là, toute entière,
Au bord de ma paupière,
Dans la perle brillante
D’une larme naissante.

 

Le chant des signes

 

Furtivement, ce soir l’air passe la persienne,
Caresse l’oreille, chuchotant. Des mots viennent,
D’un livre étrange ouvrent une page nouvelle,
Pour coucher ce murmure que le vent épelle.

Les fentes luisantes tracent pour eux des lignes,
Pour que ces traits blancs de lune en portent les signes.
De lumière, les vides et pleins redoublés,
Hypnotisent, doucement, le regard troublé.

Tellement plus forts que tout ce que l’on peut dire,
Tellement plus vrais que tout ce que l’on peut lire.
De ces mots aucun, pourtant, n’est intelligible,
De ces mots aucun, pourtant, n’est vraiment lisible.

Mais leur mélodie résonne si bien, en cœur,
Ne serait-ce pas là des poètes le chœur ?
Qui par delà le réel et tous ses mensonges,
Ne s’entend ailleurs que dans le rêve ou le songe.

Des sens engourdis et du corps paralysé,
l’âme défaite, s’évade, dépaysée.
C’est elle seulement, que la nuit juge digne,
D’écouter peut-être ce dernier chant des signes.